Jean Michel Boullier a été secrétaire général de notre fédération SGEN-CFDT de 1986 à 1998. Il rend un vibrant hommage ici à Lionel Jospin, qu'il a côtoyé comme ministre de l'éducation nationale notamment.
Hommage paru également dans Ouest France
J’ai connu Lionel Jospin comme ministre de l’Éducation nationale pendant 4 années, de 1988 à 1992. J’étais secrétaire général de la fédération de l’Éducation nationale et de la Recherche publique de la CFDT (SGEN-CFDT), la 2ème organisation de ce champ professionnel au plan national à l’époque, de 1986 à 1998.
Je considère que pendant ces douze années, Lionel Jospin a été le meilleur ministre de l’Éducation nationale. Il avait une ambition très forte pour l’éducation. Avec François Mitterrand, il en a fait une priorité nationale absolue. Sa loi d’orientation sur l’éducation de 1989 a été décisive, notamment sur la formation des enseignants avec la création des instituts de formation des maîtres, les zones d’éducation prioritaires et beaucoup d’autres mesures visant à promouvoir les méthodes pédagogiques nouvelles en mettant au centre les élèves. Parallèlement à cette loi, un plan de revalorisation des enseignants a été mis en place. Il consacrait une égalité de considération entre les instituteurs et les professeurs pour mettre fin à des injustices entre ces catégories, d’où le statut de « professeurs des écoles », encore en vigueur aujourd’hui. Il a encouragé le travail en équipe pédagogique et éducative.
Et nous, responsables des organisations syndicales, nous étions des acteurs. Je me souviens de ma première rencontre en 1988 avec ce nouveau ministre. Elle a duré 3 heures. Il n’a cessé de prendre des notes de ce que nous disions. Nous avons parlé durant 80 % du temps. Il posait des questions quand il voulait des précisions. Il prenait énormément de notes, comme un élève appliqué, avec sa belle écriture, bien régulière, et, plus tard, nous revoyions telle ou telle proposition que nous formulions, réapparaître sous une forme ou sous une autre pour être rediscutée avant des décisions plus formelles. Je peux même dire que Lionel Jospin a été à l’initiative de la pratique de négociations à l’Éducation nationale, avec des accords signés -ou non, si nous estimions que cela n’allait pas assez loin-. C’était une pratique contractuelle nouvelle et, en fin de compte particulièrement positive. Aujourd’hui, l’expression à la mode est « dialogue social ». C’était en fait exactement cela avec lui.
Lionel Jospin était un homme de dialogue. Il était aussi un homme de conviction et il était soucieux d’argumenter à tout moment, même dans le détail. Nous le faisions également en retour, loyalement. Le ministre de l’Éducation nationale se transformait en pédagogue (normal, me direz-vous, dans ce secteur?) et il allait au bout de ses arguments…
Il était appliqué, précis, méthodique, totalement respectueux de ses interlocuteurs. Cela n’empêchait évidemment en rien des discussions difficiles, voire conflictuelles. Chacun était dans son rôle et c’était très bien. Les désaccords étaient considérés comme normaux par lui. Il respectait l’indépendance des syndicats à l’égard du pouvoir politique,
Les hommages, suite à son décès, mettent en avant son intégrité. J’ai aussi toujours ressenti cela. D’ailleurs, lorsque ici ou là, notamment de la part de personnes proches de l’extrême droite, j’entends l’expression « tous pourris » en parlant des responsables politiques, syndicaux, voire associatifs, je me « sers » de Lionel Jospin – et de certains autres, de droite comme de gauche- en le citant comme un contre-exemple absolu. Non, ils ou elles ne sont pas tous pourris et heureusement !!! La probité de Lionel Jospin a été constamment à la base de son engagement politique. Il n’a pas transporté des « casseroles », contrairement à certains, hier et aujourd’hui.
A l’occasion des récentes élections municipales, certains maires ont été « balayés » face au besoin légitime de renouvellement. C’était parfois le mandat de trop… Lionel Jospin est parti, lui, par la porte, immédiatement après sa défaite à la présidentielle de 2002. Et il n’est pas revenu par la fenêtre. Il reste un exemple sur ce terrain aussi.
Pour terminer, je souhaite citer une phrase qu’il m’ a écrite, avec sa belle écriture, lors des vœux de Nouvel An 2024 :
« Je souhaite, comme vous, rester optimiste, malgré l’assombrissement des temps, pour que le désir de coopérer face aux périls qui menacent l’humanité soit finalement le plus fort ».
Elle reste d’actualité. Lionel Jospin, un humaniste avant tout…