François Dubet : L’égalité des chances n’est pas toute la justice

Publié le lundi 13 mai 2019 par Alexis Torchet

Un extrait de ce texte de François Dubet a paru dans le dossier «La méritocratie en question» du numéro d'avril-mai 2019 de Profession Éducation, magazine du Sgen-CFDT.

François Dubet l'égalité des chances Profession Education 268 (c) matthieu riegler / wikimedia commonsNé en 1946, François Dubet est sociologue.
Professeur émérite, il a enseigné à l’université de Bordeaux et a été directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS).
François Dubet est connu, notamment, pour ses recherches concernant la marginalité juvénile, la délinquance, la socialisation et l’École. Ces derniers travaux portent sur les théories et les sentiments de justice. Retrouvez son parcours et ses publications.

Photo © Matthieu Riegler / Wikimedia Commons

 

Un principe incontestable

Des individus libres et égaux ont le droit de prétendre occuper toutes les positions sociales, aussi inégales soient-elles. L’égalité des chances suppose donc que tous les individus participent à une compétition ouverte et équitable où la naissance – la fortune, le sexe, la « race »… – ne détermine pas l’issue. L’égalité des chances est moins un appel à l’égalité sociale qu’elle n’est une tentative de construire des inégalités justes, car si la compétition méritocratique a été équitable, les inégalités qui en résultent seraient justes elles aussi.
L’ouverture et la massification des systèmes scolaires depuis cinquante ans ont été conduites au nom de l’égalité des chances. En France, plus que partout ailleurs, la compétition méritocratique a été principalement confiée à l’école capable (en principe) de traiter tous les élèves de manière égale et de hiérarchiser leur mérite de façon incontestable, si incontestable parfois que nous trouvons normal que le concours décide de la totalité d’une carrière. De ce point de vue, ministres de l’Éducation et syndicalistes en appellent au même principe, quitte à s’opposer sur sa mise en œuvre. Mais le fait qu’un principe de justice paraisse juste, ne signifie pas que toutes les conditions de sa mise en œuvre et que toutes ses conséquences soient justes à leur tour.

 

La compétition parfaite est improbable

Pour que la compétition méritocratique soit parfaitement équitable, il faudrait que les individus n’héritent pas des inégalités sociales déjà là, des divers capitaux culturels et économiques que leurs familles leur transmettent. En toute logique, il faudrait abolir non seulement l’héritage économique, mais aussi tous les héritages culturels transitant par l’éducation familiale. Il faudrait aussi que les « arbitres » de la compétition soient parfaitement impartiaux, et à l’école, il faudrait interdire aux enseignants d’avoir des enfants afin qu’ils ne soient pas, à la fois, les entraîneurs de leurs enfants et les arbitres de la compétition scolaire. La première difficulté de l’égalité des chances scolaires tient donc à l’impossibilité de neutraliser complètement les effets des inégalités sociales sur les compétences scolaires. Toute la sociologie le répète depuis cinquante ans, mais ceci ne suffit pas à critiquer l’idéal de l’égalité des chances, notamment en France où l’on sait que la reproduction des inégalités sociales par l’école est particulièrement rigoureuse. On peut donc mieux faire à condition que les groupes qui bénéficient des inégalités scolaires acceptent quelques sacrifices.

La première difficulté de l’égalité des chances scolaires tient (…) à l’impossibilité de neutraliser complètement les effets des inégalités sociales sur les compétences scolaires.

 

Le mérite est toujours incertain

L’égalité des chances repose sur le mérite des individus dont la définition reste problématique. On a du mérite à travailler pour réussir, mais pas à être issu d’un milieu où le travail scolaire est une valeur essentielle, ou bien encore, on n’a guère de mérite à posséder des facilités intellectuelles généralement liées à sa naissance. L’égalité des chances suppose donc de distinguer le « vrai mérite » qui relève des choix et ce qui relève des circonstances. Les circonstances, les « dons » hérités de la nature et du milieu familial ne constituent pas un mérite digne d’être récompensé bien qu’ils affectent lourdement l’égalité des chances. Or nous sommes incapables de distinguer les choix et les circonstances tout en croyant en bloc à la fiction du mérite et de l’égalité des chances, ce qui revient souvent à légitimer les inégalités déjà là et à transformer des inégalités héritées par les circonstances en inégalités tenant au mérite et aux choix.

il existe des formes de mérite indispensables à la vie sociale et que l’école ignore 

Le mérite scolaire est-il la totalité du mérite ? Que faire des qualités et des compétences que le mérité scolaire ignore, voire qu’il méprise ? Cette question n’est pas totalement abstraite, car on doit se demander s’il est juste que le diplôme mesurant un certain mérite à un certain âge détermine la totalité d’une carrière professionnelle, comme si la vie s’arrêtait après l’école. Or, il existe des formes de mérite indispensables à la vie sociale et que l’école ignore : la gentillesse, la générosité, le civisme, l’adresse manuelle, l’inventivité…
Autrement dit, même si on doit défendre la reconnaissance du mérite scolaire qui n’est pas pire que les autres et qui est souvent mieux évalué, on doit aussi faire une place aux autres formes de mérite afin que le destin scolaire n’enferme pas tout le destin des individus. Ce n’est pas tant que le mérite scolaire soit injuste qui pose un problème, c’est le fait que ce mérite-là ait acquis une sorte de monopole et soit défini à l’aune des élites.

 

L’égalité des chances est mesurée chez les élites

Une société de pure égalité des chances devrait être une société de pure mobilité sociale. À chaque génération tous les individus devraient être redistribués dans la structure sociale ; dès lorsle pourcentage d’enfants d’ouvriers à l’École polytechnique devrait correspondre à celui des ouvriers dans la population active, pendant que le pourcentage des enfants de polytechniciens au lycée professionnel devrait lui aussi refléter leur part dans la population. Or, il faut bien constater que l’égalité des chances est toujours mesurée au niveau des élites auxquelles chacun peut prétendre accéder ; beaucoup moins dans les segments les moins valorisés du système éducatif. Le faible nombre d’enfants de migrants à l’Institut d’études politiques (IEP) nous scandalise beaucoup plus que la présence massive de ces enfants dans l’enseignement professionnel.
En fait, ce tropisme élitiste conduit à multiplier les dispositifs de soutien aux meilleurs des élèves issus des établissements populaires, sans jamais remettre en cause la structure même du système scolaire, et sans nous interroger sur les inégalités d’utilité sociales entre les diplômes et les formations. Tout se passe comme si l’inégale utilité des diplômes était acceptable dès lors que les conditions de l’égalité des chances scolaires étaient plus ou moins réalisées. Rappelons aussi qu’il est plus facile de « pousser » scolairement les meilleurs élèves venus des catégories modestes, que d’élever le niveau de formation des élèves qui sont d’emblée écartés des carrières scolaires tenues pour honorables.

 

Malheur aux vaincus

Si les sociétés démocratiques valorisent tant, en principe, l’égalité des chances, c’est parce qu’elle peut légitimer les inégalités sociales qui en résultent. Si le meilleur a gagné sans tricher, il est juste qu’il gagne plus que ceux qui ont perdu. C’est ainsi que l’on justifie généralement les inégalités sociales : par son travail, son mérite, son effort… Et ceci est d’autant plus juste que le vainqueur vient d’en bas et doit tout à son mérite. C’est pour cette raison que chacun est tenté de grandir son propre mérite en exhibant la modestie de ses origines : ma position est d’autant moins incontestable que je viens des catégories modestes, que j’ai beaucoup travaillé… Toute cette rhétorique de vainqueur n’aurait pas beaucoup d’importance si elle n’était qu’une forme banale, et inversée, de vanité sociale. Mais elle a cependant deux conséquences moins positives.
La première tient à ce que cette logique est largement conservatrice, car les vainqueurs sont tentés de justifier les mécanismes et les institutions qui les ont fait réussir. Ceci vaut pour le culte du marché par les self-made-men et pour le conservatisme scolaire de tous ceux, souvent des intellectuels, qui s’opposent régulièrement aux réformes scolaires a priori démocratiques sous le prétexte que l’école est juste et bonne puisqu’elle a fait ce qu’ils sont devenus.

L’égalité des chances conduit les élèves à se percevoir comme les auteurs de leurs succès et de leurs échecs.

La seconde conséquence, bien plus lourde, tient à ce que si les vainqueurs méritent leur sort, les vaincus le méritent aussi. D’abord ils intériorisent souvent leur échec comme une indignité, notamment scolaire, et il devient possible de blâmer les vaincus. Pour que les vainqueurs méritent leur sort, il faut que les vaincus l’acceptent aussi : dans le cadre de l’égalité des chances, même limitée, ils n’avaient qu’à réussir. Et nous savons que plus les sociétés croient dans l’égalité des chances, plus les inégalités sociales leur paraissent justes : les Américains croient plus dans l’égalité des chances que les Français et tolèrent nettement mieux des inégalités sociales bien plus fortes, mais moins injustes à leurs yeux.
L’égalité des chances conduit les élèves à se percevoir comme les auteurs de leurs succès et de leurs échecs. Les élèves écartés des voies royales sont conduits à perdre leur estime d’eux-mêmes, à se dévaloriser, et bien souvent, à retourner leurs souffrances et leurs humiliations en ressentiments et en hostilité contre l’école tenue pour la cause de leurs difficultés. Beaucoup d’élèves ne sont pas seulement indifférents à l’école, ils lui sont hostiles pour essayer de sauver une part de leur dignité.

 

Quelles inégalités sont acceptables ?

L’égalité des chances est un principe de justice incontestable, mais elle n’est pas la totalité de la justice scolaire, car elle ne dit rien de l’ampleur des inégalités scolaires elles-mêmes, des écarts entre les meilleurs et les moins bons des élèves. Or de très grands écarts en la matière ne sont pas justes, même si la répartition des élèves était socialement équitable entre le groupe des meilleurs et celui des moins bons élèves. Un système dans lequel les filles et les enfants des classes populaires seraient plus nombreux qu’ils ne le sont dans les grandes écoles serait plus juste. Mais si, au même moment, toutes celles et tous ceux qui n’accèdent pas à ces écoles avaient un niveau très faible et se voyaient offrir des formations inutiles sur le marché du travail, alors ce système serait profondément injuste. Il aurait élargi le recrutement des élites tout en dégradant la condition de la majorité des élèves.
Il faut donc réduire les inégalités entre les positions scolaires et pas seulement accroitre l’égalité des chances. En termes scolaires, l’égalité des chances doit donc être compensée par l’objectif de l’égalité des places : la réduction des inégalités hiérarchiques à l’intérieur de l’école elle-même. Plutôt que se battre sur la sélection à l’université tout en acceptant les classes préparatoires, réduisons les inégalités de moyens et d’ambitions entre les universités et les grandes écoles.

En termes scolaires, l’égalité des chances doit (…) être compensée par l’objectif de l’égalité des places


En aval de l’école, l’égalité des chances ne dit rien de l’amplitude des inégalités qui découlent d’une compétition méritocratique équitable. Dans la plupart des cas, elle les justifie. Rappelons que les revenus exorbitants des stars du sport ne sont généralement pas contestés tant le mérite des champions est objectif : ils gagnent les matchs, marquent les buts, et chacun peut le voir. Quand les inégalités issues de l’égalité des chances méritocratique sont contestées, c’est généralement parce que règne un soupçon sur l’équité de la compétition : ententes illicites entre les dirigeants, corruption, abus de pouvoir… Mais, en principe, l’égalité des chances peut justifier de très grandes inégalités ; après tout Bill Gates, Mark Zuckerberg et Zinédine Zidane ne sont pas des héritiers et « méritent leur fortune ». Dans le monde scolaire, nous défendons généralement les inégalités issues des diplômes et des concours en réclamant seulement que l’accès à ces concours soit plus équitable.
Si l’on ne veut pas que l’égalité des chances méritocratique soit la justification morale d’une société de compétition, à terme darwinienne, il faut se soucier du sort des vaincus de cette compétition et lutter pour l’égalité des positions sociales. L’égalité des chances est juste tant que les inégalités qui en résultent améliorent ou ne dégradent pas le sort des vaincus. Ainsi, s’il est bon de développer l’égalité des chances scolaires, par la « discrimination positive » par exemple, il importe d’abord de se soucier du sort des élèves qui n’ont pas assez de mérite pour réussir. S’il peut paraître juste que les élèves des grandes écoles aient les meilleurs emplois et les meilleurs salaires, il est profondément injuste que ceux qui n’ont pas réussi à l’école n’accèdent jamais à des emplois intéressants et bien payés. Il faut donc déplacer le regard du côté des vaincus alors que l’égalité des chances regarde presque toujours inconsciemment vers les vainqueurs. Or le sort des « mauvais élèves » est plus décisif, pour une société, que l’accès de quelques bons élèves issus des catégories populaires aux meilleures écoles. On devrait d’ailleurs s’interroger sur le fait que la défiance envers la démocratie est d’autant plus forte que les individus ont le sentiment d’avoir échoué dans la compétition scolaire.

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L’égalité des chances est au cœur des conceptions de la justice des sociétés démocratiques et nous devons tout faire pour nous en approcher. Mais cette affirmation ne nous oblige pas à être naïfs et à ignorer que l’égalité des chances est un idéal dont les conditions de réalisation parfaites sont largement  improbables. Il ne faut pas oublier que ce modèle de justice n’est pas un modèle égalitaire appelant à réduire les inégalités entre les positions sociales, il peut même engendrer de nouvelles inégalités d’autant plus rigoureuses qu’elles seront perçues comme légitimes. Enfin, l’égalité des chances repose sur un principe de compétition conduisant les vaincus à accepter leur sort, à moins qu’ils ne se vengent en dénonçant les élites, et en rejetant les cultures et les savoirs qui les ont exclus.
Il nous faut donc vouloir plus d’égalité des chances, et il existe de larges marges d’action en ce sens. Mais le combat pour l’égalité sociale, pour l’égalité des conditions et des positions sociales, reste un enjeu majeur si l’on ne veut pas voir se poursuivre la tendance que nous connaissons depuis une trentaine d’années, celle qui affirme l’égalité des chances tout en acceptant de plus en plus les inégalités sociales. Sans doute devons-nous élargir l’équité de l’accès aux formations les plus rentables et les prestigieuses, mais ce combat est moins décisif que celui de l’élévation du niveau scolaire de tous ceux qui n’ont pas assez de mérite pour prétendre accéder aux élites.

 

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