Pourquoi, dans la grande variété des propositions culturelles, politiques, entrepreneuriales…, va-t-on privilégier les figures (re)connues ? Au-delà de qui elles sont, ne doit-on pas se demander « qui nous dit » qu’elles sont les plus légitimes ?
Dans Contre les figures d’autorité, Samah Karaki déconstruit la figure d’autorité, ses incarnations à travers l’histoire – une généalogie fortement émancipatrice.

Contre les figures d’autorité. Comment notre cerveau se laisse séduire par les auteurs, les génies, les héros…, collection « Les Incisives », Éditions Rue de l’échiquier, janvier 2026.
C’est quoi une figure d’autorité ?
C’est une personne à qui l’on accorde une confiance dans la légitimité de sa parole ou de son expertise. Cette confiance peut provenir de différentes sources : une position institutionnelle, une reconnaissance sociale (réputation, notoriété, prestige), une compétence démontrée, ou encore un capital symbolique accumulé au fil du temps. Elle devient, en quelque sorte, l’« auteur » d’une œuvre, d’une pensée ou d’un projet politique – étymologiquement, auteur dérive d’autorité –, et concentre sur elle la responsabilité et le sens de ce qui a été produit.
Dans ce sens, l’autorité ne repose pas uniquement sur la contrainte ou le pouvoir formel, mais sur une forme d’adhésion : on accepte d’être guidé, convaincu ou influencé parce que l’on juge cette personne crédible. Une figure d’autorité peut ainsi orienter des comportements, des jugements moraux ou des choix politiques, parfois même au-delà de son domaine réel de compétence.
Vous expliquez que notre cerveau nous fait rechercher des figures d’autorité. Est-on piégé par notre physiologie ?
Nous recherchons des figures d’autorité comme nous recherchons des catégories pour simplifier le monde de façon à pouvoir mieux l’appréhender. Ce besoin s’inscrit dans des mécanismes cognitifs bien documentés : la tendance à faire confiance aux sources perçues comme fiables afin d’économiser du temps et des ressources mentales. Si le cerveau, en ce sens, a besoin de réduire la complexité, d’alléger notre charge attentionnelle et décisionnelle, le problème ne vient cependant pas de la biologie : il tient aux structures – médiatiques, culturelles, politiques, historiques, coloniales – qui occupent le terrain en nous désignant qui sont les figures d’autorité.
Ces structures ne se contentent pas de refléter la réalité : elles la produisent, en sélectionnant certaines voix, en amplifiant certaines trajectoires et en en marginalisant d’autres. Elles ont longtemps invisibilisé les femmes et les minorités racisées, prétendument moins aptes à créer, à produire de la pensée… les écartant de notre imaginaire de l’autorité. Elles ont également contribué à naturaliser des hiérarchies sociales en les présentant comme le résultat du talent individuel plutôt que d’inégalités d’accès aux ressources, à l’éducation ou à la reconnaissance. La question n’est donc pas d’être piégé par notre cerveau, mais d’être instrumentalisé par des systèmes qui sacralisent certaines figures, effacent le travail collectif derrière les œuvres et découragent leur transformation.
Ces structures [médiatiques, culturelles, politiques, historiques, coloniales] ne se contentent pas de refléter la réalité : elles la produisent, en sélectionnant certaines voix, en amplifiant certaines trajectoires et en en marginalisant d’autres.
La fabrique des figures d’autorité est-elle un mécanisme universel ?
Dès l’enfance, nous cherchons des repères stables. Ce besoin prolonge la dépendance initiale aux adultes vers des formes plus abstraites d’orientation (experts, institutions, traditions…). Les figures d’autorité varient selon les contextes sociaux, culturels, historiques… Leur légitimité peut reposer sur la tradition, le charisme, la compétence ou la position sociale. Selon les cultures, l’autorité peut être pensée comme un relais d’une voix divine ou cosmologique, ou, dans l’Occident romantique, comme un créateur autonome, source unique du sens. Cette vision a favorisé le mythe du génie solitaire, occultant les dynamiques collectives derrière toute innovation.
Des figures comme Gandhi, Martin Luther King ou Nelson Mandela sont souvent présentées de manière simplifiée, comme si tout commençait avec elles, reléguant dans l’ombre les milliers de personnes engagées dans ces luttes. Au XXe siècle, des courants comme le dadaïsme ou les analyses de Michel Foucault et de Roland Barthes ont tenté de déconstruire ce mythe et d’annoncer la « mort de l’auteur ». Mais l’économie de la marque a renforcé la logique inverse : une signature se vend mieux qu’un collectif, car elle facilite l’identification du public et la valorisation économique. Parce que la viralité, les prix, les diplômes, la célébrité… nous rassurent, nous déléguons notre discernement. Ainsi, si le besoin d’autorité semble largement partagé, les figures qui l’incarnent sont des constructions historiques et culturelles, et non une réalité universelle.
Parce que la viralité, les prix, les diplômes, la célébrité… nous rassurent, nous déléguons notre discernement.
Vous parlez d’écologie du regard. Quel rôle peut jouer l’École ?
Ce que je propose, ce n’est pas de supprimer des œuvres du patrimoine, mais désacraliser leurs auteurs et de révéler leurs vraies conditions de production. L’École peut apprendre aux élèves à comprendre ces mécanismes et à contextualiser la création : est-il plausible qu’une seule personne ait découvert un continent (Colomb, l’Amérique), ou inventé une technologie (Gutenberg, l’imprimerie) ? Réduire l’Histoire à des figures héroïques appauvrit la compréhension des phénomènes sociétaux.
Les élèves peuvent saisir la complexité si on leur en donne les moyens, d’autant que les neurosciences montrent que le cerveau apprend mieux par la mise en contexte et la diversité des sources plutôt que par la focalisation sur une figure unique. Or relier la créativité au seul génie les prive de leur propre potentiel et renforce l’idée que l’autorité appartient à quelques individus exceptionnels. Les recherches en psychologie de l’éducation défendent une mentalité de croissance : intelligence et créativité se développent avec l’apprentissage, et non comme des qualités fixes. Une pédagogie participative peut ainsi modifier le rapport aux figures d’autorité en apprenant à distinguer expertise, pouvoir symbolique et production collective, et en développant un esprit critique plutôt qu’une adhésion automatique.
Les élèves peuvent saisir la complexité si on leur en donne les moyens
Dans un contexte de remise en cause des démocraties et des droits acquis, n’assiste-t-on pas à une demande forte de figures d’autorité ? Est-ce une fatalité ?
Il n’y a pas de fatalité. Les périodes d’incertitude tendent à accroître l’attrait pour des leaders perçus comme stables, mais ce mouvement dépend des contextes politiques, médiatiques et économiques. On peut admirer des personnes et avoir besoin d’un leadership, sans les sacraliser pour autant. Les figures d’autorité doivent relayer, expliquer, traduire des dynamiques collectives, non les posséder. Les détacher des œuvres ou des luttes permet de les remplacer si nécessaire et d’éviter que des fautes individuelles discréditent des causes entières.
Aucune figure n’est intouchable : l’enjeu est d’accepter cette ambivalence et d’exercer un jugement critique. Adopter cette écologie du regard est libérateur : les œuvres n’appartiennent plus qu’à leurs auteurs, mais aussi aux collectifs qui les rendent possibles et aux publics qui les réinterprètent. Certes, l’économie favorise la rareté et la marque au détriment de la pluralité, mais des formes d’autorité distribuée existent – dans la vie associative, les initiatives locales ou les pratiques artistiques collectives – peuvent être reconnues et renforcées.

Samah Karaki est née en 1984. Docteure en neurosciences, elle a fondé le Social Brain Institute, association qui s’appuie sur les sciences cognitives pour favoriser en particulier l’apprentissage collectif, la justice sociale et environnementale. Pour « Votre cerveau », la collection de podcasts de France Culture, elle a produit six épisodes sur la question de la créativité.
Samah Karaki a notamment publié Le talent est une fiction. Déconstruire les mythes de la réussite et du mérite (Jean-Claude Lattès, 2023) et L’empathie est politique. Comment les normes sociales façonnent la biologie des sentiments (J.-C. Lattès, 2024).
Cet entretien a paru dans le Supplément CFDT Éducation Formation Recherche Publiques de CFDT Magazine, no 522 – Avril 2026